Même si les 1000 euros récemment gagnés au poker ont constitué un bout d’éponge tout à fait acceptable pour effacer quelques vieilles ardoises que je traînais
aux pattes, des traces de craies persévèrent, insubmersibles.
J’ai besoin d’argent, de monnaie, de flouze ou tout ce qui est susceptible de valoir davantage qu’un rond découpé dans de l’aluminium. Marre d’acheter du lait
caillé, des oranges givrés et des légumes congelés. Je veux du chaud, du torride, du bouillant, de l’ardent, n’importe quoi qui me brûle les molaires et me calcine la gorge, n’importe quoi du
moment que c’est hors de prix !
Je savoure davantage un met lorsque mon portefeuille sait quel goût il a.
Du coup, pour me payer des papilles de luxe, j’ai postulé à Mac Donald’s. On appelle ça un oxymore, ou, en langage économique, un job alimentaire.
Problème : Mac Do recrute n’importe qui, et je ne suis pas n’importe qui.
La perspective d’avoir comme collègues de travail des déchets de l’humanité ne m’enchante pas particulièrement, mais j’espère qu’ils sauront se montrer
accueillants et, si possible, indifférents à ma venue.
Les filles bossant chez Mac Do font souvent du surpoids. A croire qu’elles s’identifient trop à la marque. Un peu comme si tous les employés de Gaz de France
souffraient d’aérophagie.
Quant à leurs conjoints masculins, ils ressemblent soit à Milhouse des Simpson, soit à des caricatures de jeunes en difficultés rasés de près, la caricature en
moins. Si les producteurs de Resident Evil 3 cherchent des figurants pour interpréter leurs zombies, ils sauront où petit-déjeuner.
Cette poubelle ne m’enchante guère, à vrai dire, mais il faut bien gagner sa croûte. Heureusement que l’argent n’a pas d‘odeur, sinon je me poserais des
questions.
Oui, j’aurais éventuellement pu me prostituer et offrir mon corps à la rue, comme le font certaines étudiantes pour financer leurs études. Mais pourquoi faire
payer aux gens ce qu’ils peuvent obtenir gratuitement ? M’abaisser au niveau du trottoir, très peu pour moi, surtout quand le caniveau recrute.
Il recrute et je l’accepte, je me rends au rendez-vous fixé au téléphone. Une approche, une mise au point, l’occasion pour l’enseigne américaine de vérifier que
je ne suis un poseur de bombes ou un détraqué mental.
Peu avant onze heures, je pénètre dans un immeuble assez classieux, sans rapport avec le future théâtre de mon stage. Une secrétaire aux cheveux tirés me
demande mon identité, je la lui déclame ; son bureau est d’une sobriété pontificale, la pièce, éclairée aux trois-quarts, me paraît trop imposante pour le contexte. Etonné, je m’assieds à
côté, dans une salle d’attente austère et morne, sans magazines ni lueurs.
Quelqu’un est déjà là. Sûrement l’homme que je dois rencontrer.
Il me semble jeune, mais après tout, dans ces entreprises américaines, les self-made-man se madent si vite qu’il est envisageable qu’il soit made si
jeune.
Je décide de persister dans ce silence, espérant qu’il le rompt le premier, comme son pedigree l’exige, mais non, rien, il se contente d’être là. Ma venue ne
l’a aucunement perturbé, c’est à peine s’il cligne des yeux, à peine s’il respire.
Au bout de quelques minutes je comprends qu’il travaillera avec moi, étrangement, vu sa cravate, sa chemise bleue, sa coupe parfaite, son standing. Il n’a rien
du sconse que l’on percute en s’achetant son burger, boudiné dans sa médiocrité ; ce type est incroyablement propre, presque séduisant, si beau que même la jalousie l’approuve. Si j’avais
opté pour la prostitution, nul doute que j’aurais tout tenté pour l’avoir comme client.
Lorsqu’une voix nous appelle il est le premier à se lever, me reléguant au second rang, sur la chaise la moins aveuglante. Face à nous un cinquantenaire, dont
le nom s’affiche en bas de l’écran : Stéphane.
- Bonjour à vous deux, dit-il, en nous regardant d’un ton bienveillant.
- Salut, fais-je.
- Bonjour, fais l’autre.
- Ludovic et Myblog, donc.
- Oui, qu’on répond, vu qu’on est poli.
Au lieu de nous décrire quelques banalités sur notre prochaine fonction, il ouvre une pochette renfermant deux curriculum vitae, qu’il commence à relire
intérieurement. Avant d’ajouter : « cet entretien a pour but de déterminer lequel d’entre vous est le plus apte à collaborer pour nous. Nous n’en choisirons qu’un, tâchez d’être
celui-là ». Je suis un peu surpris, je n’imaginais pas la concurrence si féroce sur le marché du travail.
Impassible, mon collègue de droite opine. Stéphane saisit l’un des deux CV pour le porter à ses lèvres, d’un ton plutôt grave.
- Alors. Ludovic. Licence d’Histoire. Diplômé de l’ESJ-Lille. 26 ans. Stage de trois mois au Monde. Stage d’un mois à 20 minutes. Stage de quatre mois à
Sud-Ouest.
- Oui, je suis originaire de Gironde.
- Très bien. Vous vous occupez également d’une association venant en aide aux personnes handicapées.
- Oui, sur mon temps libre.
- Très bien. Je vois que vous avez également passé une année aux Etats-Unis.
- Oui. En 2004. J’en ai profité pour parfaire mon anglais.
- Bien sûr. Bien sûr. Bien. C’est important. N’est-ce pas, Myblog ?
- De parler anglais ?
- Oui. De parler anglais.
- Ah. Oui, oui. C’est important. De parler anglais.
- C’est devenu indispensable, de nos jours. Surtout dans une société comme la vôtre, à l’accent mondialisé et pourtant accessible, puisqu’elle est partout, dans
presque chaque état de la planète. C’est ce qui fait sa force, d’ailleurs, ce savant mélange d’exigence et de simplicité.
- Tout à fait Ludovic, tout à fait.
La moitié de mon corps s’inonde, le reste se contentant de flageoler.
- Alors, dites-moi, Ludovic, pourquoi désirez-vous travailler pour nous ?
- Ouvert aux autres et aux technologies de la restauration rapide, je fréquente quotidiennement Mac Donald’s, dont j’apprécie l’univers. Mes diverses
expériences au sein de la presse m’ont permis d’acquérir un capital informatif capable d’orienter et de conseiller le choix de vos clients, ainsi qu’un réseau étendu pouvant à l’occasion servir
en cas d’anniversaire organisé par le clown Ronald. Mes études en journalisme n’ont fait que renforcer mon attrait pour le monde du fast-food, dont je souhaite découvrir les arcanes pour
consolider ma culture générale. Ma passion pour le basket-ball, que je pratique depuis maintenant 8 ans, est en adéquation parfaite avec votre marque : dynamique et sportive. Je dispose,
suite à mon cursus universitaire, d’un esprit synthétique parfaitement adéquat au besoin de la retransmission orale des commandes de la clientèle ainsi qu’un sens du travail en équipe très
développé. Je suis parfois trop perfectionniste, c’est là mon principal défaut. Et un peu trop serviable, aussi. Passionné par l’actualité et les sauces en tous genres (moutarde, ketchup,
mayonnaise, roquefort), ce job contribuera, durant quelques semaines, à mon épanouissement personnel et mon goût pour la promiscuité transpiratoire.
- Pas mal. Un peu trop récité, à mon sens, mais pas mal. Alors. Et vous, Myblog ?
- 100 euros l’amour, 30 la pipe.